Chapitre 36

Quand la violence est inévitable, mieux vaut choisir une explosion contrôlable que laisser se répandre un déchaînement contagieux.

Leçons de choix, Manuel du BuSab.

 

L’Huissier principal de la judicarène, un digne et corpulent Gowachin du phylum des Présomptions, accueillit McKie à la porte de l’arène avec un aveu :

« J’aurais dû vous informer auparavant que certains de vos témoins ont été récusés sur la demande de la partie plaignante. »

L’huissier, qui s’appelait Darak, fit un geste gowachin équivalant à un haussement d’épaules et attendit.

McKie, sans lui répondre, contempla l’entrée en ogive qui laissait entrevoir une partie des gradins. L’arène était comble. Il s’était attendu, pour cette première séance, à un défi de ce genre. Ce que venait de lui annoncer Darak constituait pour lui une révélation importante. Cela signifiait qu’ils acceptaient son gambit. Ceux qui guidaient les actions de Ceylang avaient choisi une ligne d’attaque risquée. Ils s’attendaient à une protestation de sa part. Il se tourna pour regarder Aritch, qui se tenait docilement à trois pas derrière son légiste en arborant l’expression résignée de celui qui a décidé de confier son sort à la judicarène.

Il faut obéir aux formes de la loi.

Derrière ces apparences, il y avait la véritable tradition gowachin. Les coupables sont innocents. Du gouvernement ne peut naître que le mal Les légalistes font passer avant tout leurs propres intérêts. La défense et l’accusation sont sœurs jumelles. Il faut se méfier de tout et de n’importe quoi.

C’était au légiste d’Aritch de déterminer la position de départ et McKie avait choisi la défense. Il n’avait pas été surpris d’apprendre que Ceylang allait requérir. En contrepartie, il avait insisté pour que Broey siège à une tribune judiciaire qui serait seulement composée de trois membres. Cela avait entraîné un certain retard, durant lequel Bildoon avait contacté McKie pour le sonder dans l’espoir de déceler une éventuelle traîtrise. La démarche de Bildoon était si naïve que McKie avait même soupçonné un piège au second degré.

« McKie, les Gowachins ont peur que vous n’ayez un Caliban dans votre manche. C’est là une force qu’ils… »

« Plus ils ont peur, mieux ça vaut. »

McKie avait observé le visage de Bildoon en gros plan sur l’écran du communicateur. Il paraissait tendu et fatigué. Jedrik avait raison : comme il était facile de déchiffrer les non-Dosadis !

« Mais, d’après ce que j’ai cru comprendre, vous auriez quitté Dosadi malgré l’existence d’un contrat caliban qui n’autorise… »

« Qu’ils s’inquiètent. Ça ne leur fera pas de mal. »

Il regarda fixement Bildoon sans trahir le moindre sentiment. Nul doute que cette conversation était épiée. Tant mieux. Ils allaient commencer à comprendre à quoi ils se heurtaient. Ce n’était pas le fantoche Bildoon qui allait dévoiler ce que recherchaient les forces de l’ombre. Qu’ils l’aient envoyé sur Tandaloor, cependant, avait pour McKie une signification importante. Le directeur pan spechi du BuSab était offert en appât. C’était précisément la réaction que recherchait McKie.

Bildoon avait raccroché sans avoir obtenu ce qu’il voulait. McKie avait mordu à l’hameçon juste assez pour être sûr que Bildoon serait de nouveau présenté comme appât. Et les montreurs de marionnettes craignaient toujours qu’il n’ait un Caliban à ses ordres.

Sans doute avaient-ils essayé d’interroger leur Caliban gardien du Mur de Dieu. McKie sourit intérieurement en imaginant la conversation. Le Caliban n’avait qu’à citer la lettre du contrat. Si ses interlocuteurs l’accusaient ; cela le rendrait furieux et il mettrait fin au contact. En outre, une conversation avec un Caliban était toujours truffée de termes ambigus et ils ne pourraient jamais savoir avec certitude ce que le gardien du Mur de Dieu avait voulu dire.

Tout en observant Darak, qui attendait patiemment sa réaction, McKie comprit qu’elles se heurtaient à un problème, ces forces de l’ombre qui manipulaient Aritch. Le laupuk avait fait disparaître Mrreg de leur état-major et ses précieux conseils devaient leur faire cruellement défaut. McKie avait compris qu’il fallait dire : Le Mrreg et qu’Aritch se trouvait en tête de la liste des successeurs possibles. Aritch possédait la formation dosadie, mais il n’était pas né sur Dosadi. Il y avait là une leçon dont toute la Co-sentience allait bientôt tirer la signification.

Le choix de Broey comme juge était un point acquis. Broey était dosadi d’origine. Le contrat caliban l’avait maintenu prisonnier sur la planète vénéneuse, mais il n’était pas resté confiné dans son corps gowachin. Broey savait ce que c’était d’être à la fois humain et gowachin. Il connaissait l’existence des Pcharky et la manière dont les utilisaient ceux qui avaient maintenu Dosadi en esclavage. Et Broey était maintenant gowachin. Les adversaires de McKie n’oseraient pas nommer un autre Gowachin comme juge. Il leur faudrait choisir au sein d’une autre espèce. Le dilemme était intéressant. De plus, maintenant qu’ils étaient privés de l’aide calibane, ils ne disposaient plus d’autres Pcharky sur Dosadi. Leur principale monnaie d’échange était perdue. Ils devaient être au bord du désespoir. Certains d’entre eux, les plus vieux, devaient être complètement désespérés.

Un bruit de pas se fit entendre au détour du couloir, derrière Aritch. McKie se retourna pour voir apparaître Ceylang, au milieu de ses conseillers. McKie ne compta pas moins d’une vingtaine de légistes en renom venus lui prêter main-forte. Ils avaient décidé de ne rien négliger. Ce n’étaient pas seulement l’amour-propre et l’intégrité gowachins qui se trouvaient en jeu, mais aussi leur conception sacrée de la Loi. Et ceux qui désespéraient se tenaient derrière eux, les pressant sans relâche. McKie avait l’impression de les voir s’agiter comme des fantômes à l’ombre du cortège.

Il remarqua que Ceylang portait la robe noire et la capuche noire rayée de blanc du Procureur légiste. Elle avait rejeté la capuche en arrière pour dégager ses mandibules. McKie décela de la tension dans ses mouvements. Elle ne donna pas signe de l’avoir reconnu, mais il l’observait avec des yeux dosadis.

Je lui fais peur. À juste titre.

Il se tourna pour s’adresser à l’huissier en parlant suffisamment fort pour que tout le monde l’entende.

« Toute loi doit être mise à l’épreuve. Je prends note que vous venez de m’informer officiellement de la restriction imposée à ma défense. »

Darak, qui s’attendait à des protestations indignées et à la demande d’une liste complète des témoins récusés, était dans un état de perplexité manifeste.

« Officiellement ? »

Ceylang et toute sa troupe s’arrêtèrent à quelques pas derrière Aritch.

McKie poursuivit, toujours d’une voix forte :

« Nous sommes ici dans l’enceinte de la judicarène. Toute déclaration concernant un litige relevant de la compétence de cette arène prend un caractère officiel. »

L’huissier jeta un coup d’œil à Ceylang, comme pour lui demander de l’aide… Les paroles de McKie le menaçaient directement. Darak espérait devenir un jour Haut Magister. Il devait maintenant se rendre compte de ses incompétences. Il n’irait pas loin sur la scène politique des phylums gowachins, surtout dans l’ère dosadie qui commençait.

McKie lui expliqua, comme s’il s’adressait à un néophyte :

« Les informations apportées par mes témoins me sont intégralement connues. Je présenterai moi-même ces preuves. »

Ceylang, qui s’était penchée pour écouter ce que lui murmurait un de ses conseillers gowachins, manifesta son étonnement en dressant une de ses antennes tactiles caoutchouteuses.

« Je proteste. Le légiste de la défense n’a pas le droit… »

« Comment pourriez-vous protester ? » interrompit McKie. « Vous n’êtes pas ici devant des juges habilités à accepter ou refuser votre protestation. »

« Je proteste officiellement ! » insista Ceylang en ignorant un conseiller qui la tirait par la manche.

À ce moment-là seulement, McKie s’autorisa un léger sourire glacé.

« Comme vous voudrez. Mais dans ce cas, nous ferons comparaître Darak dans l’arène en qualité de témoin. C’est la seule partie présente qui soit en dehors de notre litige. »

Les plis de la mâchoire d’Aritch s’abaissèrent en une grimace à la gowachin.

« Je les avais avertis, vers la fin, de ne pas continuer avec la Wreave », dit-il. « Qu’ils ne prétendent pas être venus ici sans savoir. »

Trop tard, Ceylang comprit ce qui s’était passé.

McKie allait pouvoir interroger Darak sur les récusations de ses témoins. Certaines seraient à coup sûr rapportées. Au minimum, McKie apprendrait qui était redouté de la partie adverse. Surtout, il le saurait à temps pour pouvoir en tirer parti sans leur fournir aucun répit. L’énervement, la peur et l’amour-propre avaient poussé Ceylang à agir avec trop de précipitation. Aritch avait eu raison de la prévenir, mais ils avaient compté que McKie aurait peur des triades wreaves enchevêtrées. Qu’ils y comptaient toujours. Cela et l’affaire des témoins récusés leur occuperait l’esprit et les empêcherait d’exercer leur discernement sur des questions plus importantes.

McKie fit passer Darak devant lui par l’entrée voûtée qui donnait dans l’arène et l’entendit murmurer un juron. La raison de cette attitude devint apparente à McKie lorsqu’il s’avança à son tour, suivi du groupe de Ceylang. Les instruments de Vérité-par-la-Souffrance avaient été disposés sur leur antique râtelier, sous la tribune des juges. Rarement exhibés en dehors de quelques cérémonies d’apparat, ces instruments n’avaient pas été utilisés dans l’arène de mémoire de témoin vivant. McKie s’était attendu à cet étalage. Il était évident que tel n’était pas le cas de Darak et Ceylang. Fait intéressant, l’entourage de cette dernière ne cessait d’observer McKie en attendant ses réactions.

Il leur dédia un sourire de satisfaction sardonique.

Il reporta toute son attention sur la tribune de justice. On lui avait accordé Broey. La Co-sentience, représentée par le BuSab, avait droit à une nomination. Le choix effectué avait de quoi réjouir McKie. Comme appât, on ne pouvait guère trouver mieux ! C’était Bildoon qui occupait le fauteuil à droite de Broey. Le directeur pan spechi du BuSab avait un air digne et doucereux avec sa robe gowachin de couleur vert tendre. Ses yeux à facettes scintillaient dans la lumière rue de l’arène. Le troisième juge était nécessairement un choix des Gowachins, à coup sûr ratifié (comme celui de Bildoon) par les forces de l’ombre. Il s’agissait d’un Humain. Lorsque McKie le reconnut, il faillit trébucher et ne retrouva son équilibre qu’au prix d’un effort visible.

Que cherchaient-ils à faire ?

Ce troisième juge s’appelait Mordes Parando. C’était un adversaire notoire du BuSab, qu’il voulait faire disparaître soit entièrement, soit en lui rognant quelques-unes de ses attributions clés. Il venait de la planète Lirat, ce qui n’avait rien d’étonnant pour McKie. Lirat était un repaire tout trouvé pour les forces de l’ombre, une planète richissime, divisée en énormes domaines privés défendus par des forces de sécurité autonomes. Parando était un personnage dont les manières, assez superficielles en apparence, pouvaient dissimuler aussi bien quelqu’un d’authentiquement raffiné, informé et cultivé, qu’un autocrate impitoyable de la trempe de Broey. Il avait certainement séjourné, lui aussi, sur Dosadi. Son expression portait la marque de la Bordure.

Il y avait autre chose concernant Parando, que personne hors de Lirat n’était censé connaître. McKie avait mis le nez dessus tout à fait par hasard en interrogeant, au cours d’une mission, un Palenki employé sur Lirat comme garde. Les Palenkis, dont la morphologie évoquait celle de la tortue, étaient connus pour leur lenteur d’esprit et employés surtout pour leur force musculaire. Celui-là s’était révélé plus observateur que les autres.

« Parando donne des conseils sur la loi gowachin », avait-il déclaré à McKie en réponse à une question sur la présence de cet homme dans l’entourage du propriétaire du domaine faisant l’objet de l’enquête. McKie, incapable de voir un rapport entre sa question et la réponse donnée, s’était abstenu d’insister, mais il s’était promis d’approfondir plus tard le renseignement. Il avait vaguement dressé l’oreille à l’époque en raison du bruit qui courait sur l’existence d’une enclave légaliste, quelque part sur la planète. De telles enclaves se situaient généralement aux limites de la légalité.

Ceux qui étaient dans l’ombre derrière Aritch devaient savoir que McKie allait reconnaître Parando. Se doutaient-ils qu’il était au courant de son passé de juriste ? Ils n’ignoraient certainement pas le danger qu’il y avait à désigner un homme comme Parando pour siéger dans une tribune de justice gowachin. Les juristes professionnels étaient absolument exclus de l’appareil judiciaire gowachin.

« Le peuple jugera. »

De quelle utilité pouvait leur être ici un juriste ? Attendaient-ils plutôt de McKie qu’il identifie l’origine bordurière du corps de Parando ? Était-ce une sorte d’avertissement qu’ils voulaient lui donner de ne pas soulever ici ce genre de problème ? Les échanges de corps, avec leur débouché sur l’immortalité, représentaient un nid de serpents dans lequel personne ne tenait à mettre la main. Quant à la possibilité pour une espèce d’en espionner une autre… cela pouvait aller jusqu’au morcellement pur et simple de la Co-sentience, à plus d’un titre.

Si je récuse Parando, son remplacement risque d’être plus que dangereux. Si je le dénonce en tant que juriste au cours du procès… serait-ce exactement ce qu’ils cherchent ? Il faudra voir ça de plus près.

Sachant que d’innombrables regards suivaient chacun de ses mouvements, il balaya l’arène d’un coup d’œil scrutateur. Dominant l’ovale vert tendre où il se trouvait, des rangées de gradins bondés s’étageaient en amphithéâtre. La lumière du matin, filtrant à travers le dôme translucide, éclairait la foule d’Humains, Gowachins, Palenkis, Sobarips. Il aperçut un groupe de Wreaves Furets juste au bord de l’arène, mobiles et souples dans leurs moindres mouvements. Il allait falloir les surveiller de près. Chaque espèce et chaque clan de la Co-sentience devait être représenté ici. Ceux qui n’avaient pu venir en personne avaient la possibilité de suivre des débats grâce aux transmetteurs installés sous les corniches du dôme.

McKie se tourna vers la loge des témoins, nichée dans la paroi sous les rangées de gradins. Il reconnut tous les témoins qu’il avait cités, y compris ceux qui étaient récusés. Les formes de la loi étaient respectées. Même si le Pacte co-sentient exigeait ici certaines modifications, l’arène demeurait dominée par le code gowachin. Pour bien marquer cela, la boîte de métal bleu du Phylum des Marches occupait la place d’honneur sur le banc situé devant la tribune de justice.

Qui sera le premier à tâter de la dague dans cette arène ?

Le protocole voulait que l’Accusation et la Défense s’avancent jusqu’à un endroit précis sous la tribune, se prosternent devant les juges et déclarent accepter les conditions de l’arène. Le désordre, cependant, régnait dans le groupe de l’Accusation. Deux des conseillers de Ceylang lui parlaient à l’oreille avec animation.

Les trois membres de la tribune de justice conférèrent un instant en regardant la scène qui se déroulait au-dessous d’eux. Ils ne pouvaient agir officiellement avant l’acte de soumission.

McKie regarda les juges, et Broey en particulier. La cupidité éclairée du Dosadi gowachin était un point d’ancrage. Elle ressemblait à la loi gowachin, modifiable uniquement en surface. Et Broey n’était que le fer de lance du groupe de conseillers dosadis approuvés par Jedrik.

Les bras raides le long du corps, McKie marcha jusqu’à la tribune, se prosterna, se releva puis déclara d’une voix sonore :

« J’accepte cette arène pour amie. Ses conditions sont les miennes, mais l’Accusation a profané les traditions sacrées de ces lieux. La Cour me donne-t-elle l’autorisation d’ôter immédiatement la vie à la coupable ? »

Il y eut une exclamation derrière lui, un bruit de pas précipités et le choc mou d’un corps qui se jetait sur le tapis qui recouvrait l’arène à cet endroit.

Ceylang n’avait pas le droit de s’adresser à la Cour avant cette soumission et elle le savait. Elle avait également appris en cette occasion, en même temps que tout le monde, quelque chose de tout aussi important : McKie était prêt à la tuer malgré la menace de vendetta wreave.

Haletante, Ceylang fit sa déclaration de soumission aux conditions de l’arène puis enchaîna :

« J’élève une protestation contre le subterfuge utilisé par le légiste de la Défense ! »

McKie perçut différents mouvements dans les rangs des Gowachins. Ceylang ignorait-elle à quel point les Gowachins chérissaient les artifices égaux ?

Les membres de la tribune de justice avaient dûment été mis au courant des exigences formelles de la loi gowachin, bien qu’il fût douteux que Bildoon comprît entièrement ce qui se passait derrière ces formes. Le Pan Spechi confirma ces doutes en se penchant en avant pour demander :

« Pourquoi l’huissier principal de cette Cour entre-t-il avant les légistes ? »

McKie décela un léger sourire dans le visage de Broey puis se tourna vers Darak, qui se tenait à l’écart au groupe de l’Accusation, solitaire et tremblant.

McKie fit un pas en avant.

« La Cour veut-elle demander à Darak de gagner la loge des témoins ? Il se trouve ici à la suite d’une requête formelle de l’Accusation. »

« C’est l’huissier principal de cette Cour », protesta Ceylang. « Il doit garder la porte pour… »

« L’Accusation a élevé une protestation formelle au sujet d’une affaire évoquée devant cet huissier », fit McKie. « En tant qu’huissier principal de cette Cour, il n’est mêlé aux intérêts d’aucune des deux parties en présence. C’est le seul témoin objectif. »

Broey eut un mouvement d’impatience et regarda Ceylang. McKie perçut à quel point la Wreave devait sembler étrange aux yeux d’un Dosadi. Mais Broey ne laissait rien paraître sur son visage.

« Avez-vous élevé une protestation ? » demanda-t-il.

À une question directe de la tribune, Ceylang était obligée de répondre. Elle regarda Bildoon comme pour quémander son aide, mais il demeura silencieux. Parando également refusait de l’aider. Quant à Darak, il était si terrorisé qu’il ne pouvait détacher son attention des instruments de souffrance. Peut-être savait-il quelque chose de précis sur leur présence dans la judicarène.

Ceylang essaya de s’expliquer.

« Lorsque le légiste de la Défense a suggéré une illégale… »

« Avez-vous élevé une protestation ? »

« Mais je vous… »

« C’est à la Cour de décider si la légalité est respectée ou non. Avez-vous élevé une protestation ? »

« Oui. »

Elle avait répondu malgré elle, son corps de Wreave gracile secoué par un tremblement.

Broey indiqua d’un geste à Darak la direction de la loge des témoins, mais dut exprimer son ordre à haute voix quand il vit que l’huissier apeuré ne comprenait pas. Darak obéit presque au pas de course.

La judicarène était maintenant plongée dans le silence, un silence explosif où les Co-sentients de tous les clans et de toutes les espèces attendaient dans les loges d’observation, chacun aux prises avec ses angoisses particulières. D’innombrables rumeurs avaient maintenant eu le temps de se propager. Les couloirs calibans avaient dispersé les émigrés dosadis à travers toute la Co-sentience. Les représentants des média avaient été écartés de Dosadi et de ce tribunal en fonction de l’argumentation gowachin selon laquelle ils étaient « soumis à des réactions subjectives non informées ». Ils pouvaient cependant assister aux débats, comme tout le monde, par l’intermédiaire des transmetteurs.

Le regard de McKie ne s’arrêtait sur rien de particulier, mais enregistrait les plus infimes détails. Il y avait non pas trois juges mais beaucoup plus dans cette arène et Ceylang devait certainement s’en douter. La loi gowachin se retournait contre elle-même et n’existait « que pour être changée ». Mais cette foule qui attendait, c’était autre chose. Il fallait faire comprendre à Ceylang qu’elle était offerte en sacrifice au peuple. L’opinion co-sentiente était au-dessus d’elle comme un marteau de forge prêt à l’écraser de sa masse.

Parando parla à son tour.

« Les parties adverses désirent-elles procéder maintenant à l’examen des faits ? »

« Nous ne pouvons commencer tant qu’une protestation formelle demeure en suspens », fit McKie.

Parando comprit tout de suite. Il regarda l’assistance puis leva les yeux au plafond. C’était un signal à peine dissimulé. Il savait quels étaient les vrais juges ici. Pour bien le marquer, il se barra le torse, avec le pouce, de la pomme d’Adam jusqu’au sternum. C’était le salut dosadi des desperados borduriers, qui signifiait : « Plutôt mourir que se rendre. » Sa manière spéciale d’exécuter le geste apprit quelque chose d’autre à McKie : Parando était un Gowachin à l’intérieur d’un corps humain. Ils avaient osé mettre deux Gowachins dans cette tribune !

Grâce à sa manière dosadie de percevoir les choses, McKie comprit pourquoi ils avaient fait cela. Ils étaient prêts à produire leur contrat caliban devant cette assemblée et voulaient faire savoir à McKie qu’ils seraient les premiers à dévoiler le secret des échanges de corps, s’il les acculait à cette extrémité. Tout le monde connaîtrait alors l’échappatoire dans ce fameux contrat caliban qui retenait prisonniers les Dosadis mais permettait d’exporter leurs corps dans toute la Co-sentience.

Ils croient que je suis Jedrik dans le corps de McKie !

Par son attitude, Parando lui en révélait encore davantage. Ceux qui étaient derrière lui avaient l’intention de rechercher le corps de Jedrik et de le détruire, laissant éternellement en suspens la chair de McKie. Il pourrait protester tant qu’il le voudrait de sa véritable identité. Ils n’auraient qu’à lui demander de leur apporter une preuve. En l’absence de l’autre personne… Qu’est-ce que leur Caliban gardien du Mur de Dieu avait bien pu leur dire ?

« Il est McKie, elle est McKie. Il est Jedrik, elle est Jedrik. »

L’esprit en effervescence, McKie hésitait à risquer un contact mental immédiat avec Jedrik. Ensemble, ils avaient déjà examiné ce danger. Jedrik s’était réfugiée dans un endroit sûr que connaissait McKie, une île flottante de Tutalsee. Elle avait souscrit un contrat spécial avec les Taprisiotes qui faisaient barrage à toutes les tentatives inopportunes de communication susceptibles de révéler l’endroit où elle se trouvait.

Les juges, cependant, sous l’impulsion de Parando, s’étaient déclarés prêts à procéder immédiatement à l’interrogatoire de Darak. McKie se força à se concentrer sur son rôle de légiste.

Sa carrière en miettes, l’huissier répondit comme un automate. À la fin, McKie réussit à récupérer la plupart de ses témoins. Il y avait deux exceptions notables : Grinik, ce fil défectueux qui aurait pu conduire au Mrreg, et Stiggy. McKie se demandait pourquoi ils tenaient tant à écarter ce génie dosadi qui avait miraculeusement transformé le contenu de sa trousse professionnelle en une série d’instruments de victoire. Stiggy avait-il percé quelque code réputé inviolable ? Cela n’avait de sens que si l’Accusation entendait minimiser la supériorité propre aux Dosadis.

Encore hésitant, McKie était en train de chercher un moyen de parer le gambit annoncé par Parando, mais Ceylang s’adressa aux juges :

« La question des témoins ayant été soulevée par la Défense, l’Accusation voudrait s’y intéresser à son tour. Nous notons la présence de plusieurs témoins dosadis cités par la partie adverse. Il est cependant une omission notable. Son nom n’a pas encore été prononcé ici. Je fais référence à une Humaine du nom de Jedrik. L’Accusation désire citer comme témoin Keila Jedrik, dont… »

« Un instant ! »

McKie cherchait désespérément une parade acceptable et n’en trouvait aucune. Il savait que son objection hâtivement bredouillée en révélait davantage qu’il ne l’aurait souhaité. Ils allaient beaucoup plus vite qu’il ne s’y attendait. L’Accusation ne tenait pas vraiment à citer Jedrik comme témoin, surtout dans une arène gowachin, où les rôles ne correspondaient jamais tout à fait à ce qu’ils paraissaient aux non-Gowachins. Le message adressé à McKie était parfaitement clair :

« Nous finirons pas la trouver et la tuer. »

Bildoon et Parando ayant donné leur accord, on invoqua un couloir caliban devant la tribune et Ceylang abattit son atout.

« La Défense connaît les coordonnées du témoin Keila Jedrik. »

Ils voulaient exercer des pressions sur lui en raison des liens affectifs qui l’unissaient à Jedrik. Il avait la possibilité de faire récuser le témoin en invoquant ces liens, mais il fallait que l’Accusation et les juges soient tous d’accord, ce qui évidemment ne serait pas le cas, du moins pour le moment. La gorge serrée, il fournit les coordonnées à la porte calibane.

Jedrik apparut au milieu de l’arène et fit face aux juges. Elle avait puisé dans la garde-robe, sur l’île flottante de Tutalsee, et portait un sarong orange et jaune qui soulignait sa grâce et sa beauté. Des sandales brunes lui protégeaient les pieds, et elle avait à l’oreille une fleur incarnat. Elle s’était arrangée pour sembler à la fois exotique et fragile.

Broey parla au nom des juges.

« Savez-vous quelle est la matière de ce procès ? »

« Quelle est-elle ? »

Elle avait demandé cela avec une innocence enfantine qui ne donna pas le change même à Bildoon. Ils furent cependant forcés de tout lui expliquer, à cause des autres juges pour qui chaque nuance de ce qui se passait ici était d’un intérêt vital. Elle les écouta jusqu’au bout en silence.

« … accusés d’avoir effectué des expériences sur des populations prisonnières d’une planète appelée Dosadi… non informées et consentantes… conspiration contre certains Gowachins et autres Co-sentients non encore cités… »

Deux doigts posés sur ses arcades sourcilières dans la posture de quelqu’un qui écoute avec attention, McKie établit le contact avec Jedrik. Il fallait qu’ils trouvent un moyen de sortir de cette souricière ! Quand il releva les yeux, il s’aperçut que Parando le regardait avec suspicion. À qui était ce corps ? À qui était Vego ? McKie ou Jedrik ?

Finalement, Ceylang fit passer son message privé en demandant si Jedrik « entretenait des relations intimes avec le légiste de la Défense ».

Jedrik répondit, d’une manière nettement non dosadie :

« Pourquoi ?… Oui ; nous nous aimons. »

En soi, la chose n’était pas suffisante pour l’exclure de l’arène, à moins que l’Accusation et la tribune de justice unanimes n’en décident ainsi. Ceylang proposa l’exclusion. Bildoon et Parando, comme c’était prévisible, exprimèrent leur accord. McKie attendait avec curiosité ce qu’allait dire Broey.

« Approuvé. »

Ainsi, Broey avait conclu un pacte avec les forces de l’ombre. Jedrik et McKie s’y étaient attendus, mais ils n’avaient pas prévu que la confirmation de la chose prendrait cette forme.

McKie demanda une suspension jusqu’au lendemain matin.

Avec bienveillance, on la lui accorda. Ce fut Broey qui annonça la décision en se penchant pour regarder Jedrik avec un sourire ironique. Le conditionnement dosadi de McKie était tel qu’il ne put se résoudre à en vouloir à Broey parce qu’il cherchait à prendre une revanche personnelle sur celle qui l’avait battu à Chu.

Lorsqu’ils se retrouvèrent chez eux, Jedrik posa une main sur le torse de McKie et murmura, les yeux baissés :

« Tu n’es pas responsable. C’était inévitable Aucun de ces trois juges ne t’aurait accordé la moindre objection avant de m’avoir vue en personne dans cette arène. »

« Je sais. »

Elle leva les yeux vers lui en souriant.

« Bien sûr… C’est drôle, comme nous ne formons qu’une personne. »

Ils consacrèrent ensuite un long moment à passer en revue les dossiers des collaborateurs choisis pour seconder Broey. Leurs souvenirs communs leur permettaient de passer rapidement sur les détails. Comment améliorer les choix déjà faits ? Ils ne changèrent pas une seule personne, humaine ou gowachin. Tous ces conseillers et leurs équipes étaient nés sur Dosadi. On pouvait leur faire confiance, ils seraient fidèles à leurs origines, à leur conditionnement, en somme à eux-mêmes. Pour la tâche qui leur était assignée, on ne pouvait guère trouver mieux.

McKie referma le dernier dossier.

« Je ne peux pas m’éloigner des abords de l’arène tant que le procès n’est pas terminé. »

Elle le savait, mais il valait mieux qu’il l’ait dit. Il y avait une petite pièce contiguë à son bureau, équipée d’une canicouche, d’un communicateur et de sanitaires adaptés aux Humains. Avant de s’y retirer, ils discutèrent sans conviction de l’opportunité d’un échange de corps dans les circonstances présentes. Ce n’était qu’un atermoiement dont ils connaissaient l’issue d’avance. Le corps de l’autre était moins familier. La chair de l’autre était un facteur de distraction qui leur ôtait une partie de leurs moyens dont ils hésitaient à faire le sacrifice. Jedrik aurait pu jouer dans l’arène le rôle de McKie, mais c’eût été risqué pour le moment.

Quand ils passèrent dans la pièce voisine, ce fut pour y faire l’amour, avec une tendresse qui ni l’un ni l’autre n’avait jamais connue. Il y eut partage et non soumission, plaisir de donner et d’échanger dans un élan sincère qui noua de joie et de crainte la gorge de McKie et provoqua chez Jedrik, d’une manière peu dosadie, un accès de sanglots.

Quand elle fut calmée, elle se blottit contre McKie et posa un doigt sur sa joue.

« Tu sais… »

« Oui ? »

« Je n’ai jamais eu l’occasion de le dire à une autre personne, mais… »

Alors qu’il ouvrait la bouche pour l’interrompre, elle s’écarta de lui pour lui tambouriner l’épaule de ses deux poings et se redressa sur un coude en le transperçant du regard. Il pensa à leur première nuit. Elle avait réintégré momentanément sa coquille dosadie, mais il y avait un changement… une différence dans son regard.

« Qu’y a-t-il ? »

« Simplement que je t’aime. C’est un sentiment très intéressant, particulièrement lorsqu’on est libre de l’admettre ouvertement. C’est curieux. »

« Reste ici avec moi. »

« Tu sais aussi bien que moi que ce n’est pas possible. Ni toi ni moi ne sommes en sécurité ici, mais celui qui… »

« Pourquoi ne pas… »

« Un échange n’arrangerait rien. Nous en avons déjà discuté. »

« Où iras-tu ? »

« C’est mieux que tu ne le saches pas. »

« Mais si tu… »

« Non ! Même en tant que témoin, je ne suis pas en sécurité. Rester ensemble, c’est ce qu’il y a de… »

« Ne retourne pas sur Dosadi. »

« Dosadi ? Quel Dosadi ? C’est le seul endroit où je me sentirais chez moi, mais il n’y a plus de Dosadi. »

« Je voulais dire… »

« Je sais. »

Elle s’assit, les mains croisées autour de ses genoux, faisant saillir les muscles de ses épaules et de son dos. Il la contempla en silence, essayant de percer sa coquille dosadie. Malgré la connaissance qu’il avait de ses souvenirs, il sentait que quelque chose d’elle lui échappait. Peut-être, inconsciemment, refusait-il de voir cette chose en face. Elle allait se mettre à l’abri quelque part, bien sûr, mais… Il l’écouta attentivement tandis qu’elle se mettait à murmurer d’une voix lointaine :

« Ce serait intéressant, de retourner un jour sur Dosadi. Tous ces changements… »

Elle le regarda en inclinant la joue sur son épaule.

« Beaucoup de gens redoutent que nous modelions la Co-sentience à l’image de Dosadi. C’est bien ce que nous tenterons, mais le résultat ne sera jamais dosadi. Nous garderons ce que nous jugerons précieux ; mais Dosadi sera transformée encore plus que vous. Vos populations sont moins alertes, plus lentes, plus réfractaires au changement, mais vous êtes tellement nombreux. Finalement, c’est la Co-sentience qui l’emportera, mais elle ne sera plus la Co-sentience. Elle sera autre chose. Je me demande à quoi elle ressemblera quand… »

Souriant en écho à ses propres pensées, elle hocha la tête :

« Il y a aussi Broey. Il faudra qu’ils lui tiennent tête, à lui et à l’équipe que nous avons choisie. Broey à la puissance de dix ! Ta co-sentience ne se doute pas encore de ce que nous avons lâché parmi elle. »

« Le loup dans la bergerie. »

« Pour Broey, la Co-sentience est comme la Bordure. Un réservoir naturel. »

« Mais il lui manque des Pcharky. »

« Pour l’instant. »

« Je doute que les Calibans se prêtent de nouveau à… »

« Il y a peut-être d’autres moyens. Vois comme c’est facile pour nous. »

« Mais nous avons été imprégnés l’un par l’autre grâce à… »

« Justement ! Et ils continuent de croire que tu es dans mon corps et moi dans le tien. Rien clans leur expérience préalable ne les a préparés à ces échanges à volonté, d’un corps à l’autre… »

« Ni au reste… »

Il lui adressa une caresse mentale.

« C’est vrai ! Lorsque Broey se doutera de ce qui l’attend, il sera trop tard pour lui. Il leur faudra longtemps pour apprendre qu’il n’existe aucun moyen de… nous séparer ! »

Elle avait lancé ces derniers mots comme un cri d’exultation tout en se jetant littéralement sur lui. Ce fut une répétition frénétique de leur première nuit. McKie s’y abandonna sans résistance. Il n’avait pas le choix. Pas le temps de se laisser aller à des pensées déprimantes.

Au matin, il dut faire appel à ses amplificateurs sensoriels implantés pour hausser le niveau de ses perceptions à un degré acceptable pour l’arène. Le processus demanda quelques minutes, pendant qu’il s’habillait.

Jedrik se prépara plus lentement. Elle passa la main sur la surface vivante de la canicouche et fit apparaître un couloir. Elle embrassa longuement McKie puis le repoussa d’une main ferme. Le couloir s’ouvrit derrière elle pour l’engloutir.

Une bouffée de parfums floraux familiers pénétra dans la pièce. McKie eut le temps d’entrevoir les tonnelles de son île flottante sur Tutalsee avant la fermeture abrupte du tube vortal… Tutalsee ? Il était paralysé par la surprise. Elle avait compté là-dessus ! Il reprit ses esprits, envoya promptement un prolongement psychique à sa poursuite.

Je l’obligerai à l’échange ! Par tous les Dieux

Son esprit se heurta à une douleur atroce, aveuglante, consumante. Une douleur telle qu’il n’avait jamais soupçonné qu’il en pût exister.

Jedrik !

Son esprit essayait désespérément de se raccrocher à une Jedrik inconsciente dont le psychisme s’était rétracté de douleur. Le contact était d’une fragilité extrême, comme le premier souffle d’un nouveau-né. S’il lâchait prise un seul instant, elle glisserait dans…

Il sentait la présence, planant à l’arrière-plan, du monstre terrifiant de leur premier échange. Mais l’amour et l’anxiété l’armaient contre toute terreur.

Fébrile, il maintint le contact ténu tout en appelant un couloir. Il y eut un instant d’attente et lorsque le tube s’ouvrit il aperçut les restes calcinés de son île flottante. Un soleil éclatant illuminait les ruines encore fumantes. Dans le ciel, un objet volant de métal tordu, sans doute un des pliqueurs quadri-places courants sur Tutalsee, piquait du nez avant de sombrer dans une gerbe d’écume. Les dégâts visibles évoquaient la force destructrice, immédiate et dévastatrice d’un pénétrateur de forte puissance. L’océan bouillonnait encore. Sous les yeux de McKie, l’île carbonisée commença à se craqueler et de longues traînées noirâtres se formèrent à la surface de l’eau, souillant le rythme si harmonieux des vagues. Une forte brise rabattait la fumée en arrière. Bientôt, il n’y aurait plus un seul vestige de l’île merveilleuse qui avait flotté ici. Le pénétrateur ne laissait rien subsister… pas le moindre corps à…

Il maintenait, hésitant, sa prise fragile sur l’esprit inerte de Jedrik. La douleur n’était plus qu’un souvenir. Mais était-ce réellement Jedrik qui était là, ou le souvenir de l’empreinte qu’elle avait laissée en lui ? Il essaya, mais en vain, de réveiller la présence endormie. Des filaments de souvenirs émergèrent et il comprit que cette destruction avait été le fait de Jedrik elle-même, sa réponse à l’attaque. Les agresseurs voulaient un otage vivant. Ils n’avaient pas prévu ce message d’une violence inouïe, indubitable :

« Ne comptez pas sur moi pour faire chanter McKie. »

Mais s’il n’y avait plus de corps…

De nouveau, il tenta d’éveiller la présence inconsciente. Ses souvenirs étaient là, mais elle demeurait inerte. L’effort de concentration accompli lui donnait cependant l’impression d’avoir quelque peu raffermi sa prise. Il fallait que ce soit Jedrik. Sinon, comment aurait-il su ce qui s’était passé dans l’île de Tutalsee ?

De nouveau, il scruta les eaux redevenues calmes. Rien. Un pénétrateur déchirait tout, écrasait tout pour ne laisser subsister que des éclats de métal, de la chair réduite à des cendres éparses.

Elle est morte. Comment en serait-il autrement ?

Pourtant, sa présence familière demeurait, dormante, dans l’esprit de McKie.

Le claquoir de la porte interrompit sa rêverie. McKie fit disparaître le couloir et se tourna vers l’écran qui desservait l’entrée du bureau. La délégation attendue était arrivée. Confiants, les montreurs de marionnettes sortaient de l’ombre avant même d’avoir eu confirmation de leur gambit de Tutalsee. Il était impossible qu’ils sachent déjà ce que savait McKie. Ils n’avaient pu communiquer avec Tutalsee ni par l’intermédiaire d’un couloir ni par aucun autre moyen instantané.

McKie les observa avec attention, refoulant froidement sa fureur. Ils étaient huit, parfaitement calmes, parfaitement maîtres de leurs émotions à la manière dosadie. Parfaitement transparents aussi pour un McKie additionné d’une Jedrik. Il y avait quatre Humains et quatre Gowachins. Trop confiants. Jedrik y avait veillé en ne laissant aucun survivant.

De nouveau, McKie essaya d’éveiller sa présence inconsciente. Elle ne réagit pas.

Est-elle faite uniquement de mes souvenirs ?

Il n’avait plus de temps à perdre en de vaines spéculations. Jedrik avait fait son choix sur Tutalsee. Il avait lui-même d’autres choix à faire, ici, pour tous les deux. La présence fantôme familière dans son esprit devrait attendre un autre moment.

Il activa le communicateur qui le reliait directement à Broey et donna le signal convenu.

« C’est l’heure. »

Il se composa un visage de circonstance et alla leur ouvrir la porte.

Ce n’étaient pas des sous-ordres qu’on lui avait envoyés, il devait au moins leur accorder cela. Mais ils s’adressèrent à lui comme s’il était Jedrik, exposèrent leurs conditions selon les prévisions et se réjouirent impudemment de la manière dont ils pensaient le tenir. Ce fut à cet instant-là seulement que McKie comprit pleinement à quel point Jedrik avait su jauger ces êtres, à quel point elle avait joué de lui, durant les dernières heures qu’ils avaient passées ensemble, comme d’un instrument délicatement accordé. Il saisissait maintenant les raisons de son choix brutal.

Comme prévu, les membres de la délégation furent extrêmement surpris quand les soldats de Broey leur tombèrent dessus sans avertissement.

Dosadi
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